Sacrifice

 

Lorsque l'enfant prétend apurer la dette pour être enfin reconnu, il s’offre  en martyre, en sacrifice de lui-même dans prise d'une responsabilité infinie. À égayer la mélancolie parentale, l'enfant se fait jouet, s'offre comme un rempart contre tous les maux dans cette unique « légitimité » pour vivre. il peut se faire le bouc émissaire et endosse la responsabilité des misères parentales.

Dans le sacrifice, le sujet se trouve « dans une direction où il peut obtenir de la légitimité. En tant que victime, il obtiendra un gain de droit de vivre pour lui-même et un surplus de légitimité constructive mais paradoxalement s’il se sacrifie, il accumule une légitimité destructive » (IBN) et condamne sans appel ses parents.

« Le dommage que l'on se fait à soi-même est-il différent du dommage fait par autrui ? Les partenaires « n'ont pas tendance à faire crédit à quelqu'un lorsqu’il s'est causé un dommage à lui-même »

Les différentes productions sociales, les figures du donner, recevoir, rendre, demander socialement instituées portent l'empreinte de moment de relation entre la mère et l’enfant ou chacun s'annihile au profit de l’autre.

Le plus disqualifiant pour un enfant est de ne pas exister, d’être dépourvu de comptes reconnus avec ses proches, le sacrifice devenant un moyen paradoxal d’être pris en compte en rendant impossible tout retour  de ceux-ci.

 

Se donner quelque chose à soi-même 

 

Le  « contre-don » au sens de faire échec à l’échange est de se donner quelque chose à soi afin de ne dépendre que de soi. Le don contré amorce un type de conflit d’intérêt entre soi et l’autre, il provoque un déséquilibre, voire une sortie de l’échange.

Tout don reçu est empêtré, contaminé dans le contentement à donner de l’émetteur. Il oblige le bénéficiaire à recevoir, à s’oublier en s'identifiant aux voeux du donneur, transplanté via l’objet.

S’auto-octroyer quelque chose à soi-même est tenter de trancher des attaches relationnelles afin de remettre sur pied une propriété de soi qui a dû vivre grâce à un autre et a enduré  un corps emprunté par la sollicitude de cet autre. Se donner à soi est reprendre à son compte son propre corps en se lançant à corps perdu dans un refus d’accueillir tout don. Le «corps de l'enfant a appartenu à ses parents, le corps de l'adolescent est en cours de changement de propriétaire»(Gutton). Plutôt souffrir, se priver que de formuler une demande qui ferait revenir au statut de cible unilatérale de dons. Torpiller le recevoir, s'affranchir de tout don pour être le dépositaire de soi et le porteur unique de son existence sont des essais sans concessions de démarcation de soi. 

Le rejet intransigeant du recevoir est une forme extrême du face à face de la relation, il vise à  reprendre son existence à compte d’auteur, à être loyal à soi en refusant que son bien, son plaisir et désir soient dans les mains d’un autre bienveillant. Une telle avance de soi-même est refus d'exaucer la demande des parents de « recevoir encore et toujours » leurs gestes et dons.

Plus jamais être l'objet d'un recevoir, d’un don qui provoque la jouissance et la joie du donateur; le refus totalitaire de recevoir est une figure de  l'adolescence, une déloyauté à chaque parent qui l’isole dans des postures sans autre : addiction, masturbation, hikikomori. Ces postures participent du  refus mégalomaniaque de recevoir, elles contraignent les partenaires. L'anorexie est « une faim de non recevoir » (Fédida), la scarification est une appropriation en retour de son corps.`

Pour le dire autrement se donner quelque chose à soi-même est prendre sur soi le manque de soi dans l’autre, se soustraire, se donner vie et existence à soi-même. Avoir cette propriété de soi, être loyal à soi invite à acquérir des des compétences et des expériences relationnelles pour lesquelles le sujet (l’adolescent) ne doit rien à personne et se conforte dans la possession de soi.

La réticence à l’échange, l’essai de se suffire à soi-même, de gagner sa vie, de se garder contre les siens restent énigmatiques pour la famille. 

« Je te donne à toi-même, je ne t'emprunte plus par mon oblativité parentale »; le « se donner quelque chose à soi-même » a besoin d'être reconnu comme quelque chose de nécessaire, d'individualisant, d'être validé comme un effort pour exister malgré le manque que cela procure chez les parents. Il inaugure chez l'enfant une étape nécessaire à une séparation vivante.

 

 

Séduction

 

Le don séducteur fait oublier l'objet aux dépens du donateur. La séduction  précoce primaire est un lien sans condition, sans parole sans justification avec un enjeu vital. Remplacer le donner, recevoir, rendre et demander par la séduction narcissique abolirait l'altérité dans une fusion. Boszormenyi-Nagy affirme que "nous sommes contraints de balancer entre le Charybde de la perte du soi dans la fusion avec l’autre et le Scilla de la certitude soi dans l’absence de relation".

 

 

Sein

 

De l'envie destructrice du sein satisfaisant « trop généreux » endommagé pour annuler sa valeur à la tentative de le nourrir pour le conserver, il y a toutes  les games de l'échange. L'enfant  comprend-il  ce que la mère veut quand elle donne, ce qu'il faut faire par réciprocité pour être adéquate à ce qu'elle offre? Le  sein souhaite-t-il quelque chose comme un retour du bébé? Comment être à la hauteur de cette supposée demande de retour ? À partir de quand un bébé peut-il avoir l'intuition de se sentir en dette? Est-ce que le sentiment de dette surgit des propos des parents, comme le pense Freud? Le nourrisson pleure-t-il parce qu'il est en crise de « redevabilité», il ne se sent pas à la hauteur idéale de ce qu’il devrait être s’il était au niveau du don maternel. Tête-t-il pour soulager la mère ou pour incorporer le sein, se nourrir de lui en cessant de le nourrir? Le seul moyen de s'approprier son corps et son âme serait-il de nourrir le sein ?

 

 

Sens

 

Quel est le sens du don, la direction du don entre partenaires? Qui donne a qui? Quel est le sens, la direction de la dette ? Qui doit à qui au sein des face à face de la famille? il y a dans ces recherches du sens, une tentative de transformer les éprouvés énigmatiques en expériences historisables par le dialogue.

 

 

Séparation

 

« Le deuil le plus tragique est celui qui prive de donner » dit Boszormenyi-Nagy. La séparation ou le deuil au sein d’une famille sont-ils du registre d’une perte de la possibilité de donner ou d’une privation de recevoir ? Chacun doit-il payer un « impôt permanent » pour être quitte? Est-ce une autre manière d’évoquer la loyauté ? 

Qui a l’initiative de partir, l’enfant ou l’adulte ? La croissance puis la séparation des jeunes s'articulent autour du sentiment que parents et enfants ont donné suffisamment pour répondre à leurs attentes mutuelles et à celles des générations précédentes. «Tu t’appartiens, nous pouvons nous en aller, diraient les parents idéaux, tu as reçu et pris ce que tu pouvais recevoir de nous, tu nous a donné la possibilité de donner et de se sentir des parents, tu n’as plus d'utilité de prendre de nous, tu peux offrir et recevoir d’autres. » L’avenir des relations familiales n’est jamais aussi simple. « Le destin parental étant une perte de donner » (IBN), l’enfant se sent coupable de l’incomplétude que son existence séparée introduit, sauf si sa réussite est un retour pour les legs des parents et des générations passées.

 

 

Souffrance

 

La souffrance peut prendre la figure d’un paiement  (D2), le sujet croit ou prétend s’en servir comme règlement et libération de ses dettes et même temps, elle maintient la culpabilité et la punition pour les dettes impayées.

 

 

Symbolique 

« L’échange n’est pas un édifice complexe, construit à partir des obligations de donner, de recevoir et de rendre, à l’aide d’un ciment affectif et mystique. C’est une synthèse immédiatement donnée à et par la pensée symbolique qui, dans l’échange comme dans toute autre forme de communication, surmonte la contradiction qui lui est inhérente de percevoir les choses comme les éléments d’un dialogue, simultanément sous le rapport de soi et d’autrui et destinées par nature à passer de l’un à l’autre » (Levy-Strauss 1950). La notion de symbolique n'est pas présente dans l’approche contextuelle; Pourtant Boszormenyi-Nagy théorise les dons comme résultant d’un dialogue et  circulant entre les partenaires. Le don comme valeur de lien ne peut être pensé que comme éclaté entre les deux points de vue, il impose une double appréhension. Le consultant doit «comprendre les choses dans l'articulation entre les positions de chacun des partenaires.» (IBN)

Le symbolique est l'accès à ce que Mauss appelait  la triple obligation donner recevoir et rendre, auquel on peut ajouter le demander. Le sujet est alors assujetti un ordre d'échange qui déterminera aussi son être. Donner, recevoir, rendre et demander fusionnent personnes et choses. On peut faire l'hypothèse que toute pathologie humaine relève d'une distorsion de la fonction symbolique c'est-à-dire d'un ratage entre le donner le recevoir et le rendre

 

Symptôme

 

Il y a un bien-fondé du symptôme Il manifeste un enkystement relationnel, une distorsion, un ratage permanent dans le tissage du donner, recevoir.. « L'effondrement des relations de confiance consécutif au désengagement vis-à-vis des préoccupations multilatérales et des responsabilités mutuelles constitue le cadre propice à la production de symptômes »(IBN 1981)
La crispation dans la balance témoigne d'une altération de la confiance dans un lien ou domine la tergiversation sur les comptes, du trop ou du pas assez donné. Le dérèglement révèle un excès ou refus dans le rendre, une obligation de recevoir sans prendre, une réciprocité immédiate  sans faille. La « pathologie vient d’un croupissement relationnel » (IBN) du refus de  l'oscillation des plateaux de la balance; le symptôme témoigne de l’impossibilité d’un d'échange fluide, «il cherche à tout prix le rétablissement de rapports humains » (IBN 1981), une nouvelle donne, un nouveau type d'échange. Toute pathologie, tout symptôme a à voire avec une rupture de la « loi » du donner du recevoir et du rendre et provoque altération de la construction de la confiance

Fruit d'un déséquilibre permanent de l'échange, d'une absence de retour direct, d'un déficit de crédit « le croupissent relationnel » est au bénéfice d’un partenaire qui se démarque en ébranlant le régime d’échange. Il veut s'individualiser dans un cycle de donner recevoir et rendre en promouvant une confiance augmentée. Par contraste, le symptôme en approche systémique a pour fonction de garantir l'homéostasie familiale tout en provoquant un déséquilibre qui renforce à son tour l'homéostasie familiale. 

Le symptôme est une tentative de dérégler l’échange par une mise en interrogation du circuit traditionnel des gestes dans la famille provoquant une exaspération de ce qui se passe entre les protagonistes. Il y a un bien-fondé du symptôme pour lever un contentieux permanent de la sphère comptable en dénonçant un déficit de l’alternance des positions de donneur et de bénéficiaire, il grippe, dérègle l’échange.

En rendant caduc un régime d’échange, les protagonistes mettent en mots, des réclamations, des justifications, un recevoir unilatéral et inconditionnel, énoncent revendications, ils  s’ouvrent à d'autres figures non anticipées de la navette du don. Parler directement du symptôme revient à entrer dans la spirale de légitimité destructive par contraste entrer dans la spirale constructive est demander comment un partenaire aide les autres proches:: « il faut se féliciter de la capacité d’une famille à ne pas parler du symptôme et à accepter les processus des questions contextuelles »,« une vraie perte apparaît lorsque les praticiens mettent l'accent sur la pathologie individuelle en négligeant de se pencher sur les ressources périphériques. La pathologie est fréquemment en rapport avec des inclinaisons pour donner non utilisées par chacun des partenaires » (IBN).

 

Pour « les personnes psychotiques : la thérapie contextuelle ne prétend pas les changer mais les aider, elle n'élimine pas les symptômes mais offre des fondations pour vivre» (IBN)

 

 

Thérapie contextuelle,

« Il y a danger à accepter un contrat thérapeutique individuel ou de couple, de fonder son succès sur le bien-être des adultes. Les enfants absents paient souvent le prix fort. Pour la thérapie familiale transgénérationnelle, les enfants doivent être considérés comme les principaux concernés par le travail thérapeutique mobilisé par leurs parents.   ( …..). Le divorce peut signifier la fin de la confiance en leur monde. Le danger du contrat thérapeutique individuel existe principalement pour ceux qui attendent un bien unilatéral de la thérapie » (IIBN 1973).

«Le thérapeute donne aux membres de la famille l'espace, dont ils ont besoin pour développer des positions responsables dans leurs rapports » (IBN1985); 

«La principale indication du traitement familial réside dans la capacité du thérapeute à la partialité multidirectionnelle; elle exige de lui une liberté intérieure afin de prendre parti alternativement pour chacun  dans une compréhension empathique» (IBN 1973).

« La thérapie contextuelle n'est pas une technique mais plutôt une compréhension de la nature des relations interhumaines au sein de la familles » (IBN 1997). Elle est fondée empiriquement sur le fait que prendre en considération de façon équitable les obligations relationnelles avec les proches peut permettre d’acquérir une liberté personnelle dans l'utilisation de son potentiel, dans sa participation aux satisfactions et réjouissances de la vie. Une considération équitable avec les proches est une ressource essentielle dans la vie relationnelle ; elle soulage ou libère d’un sens imaginaire de l’obligation ou d’une culpabilité névrotique. 

Même si la barrière épistémologique séparant, les univers cliniques décrivant les relations et les  jugements moraux s'est atténuée dans les sciences humaines contemporaines; Il faut insister sur le fait que l'approche contextuelle n’est ni une morale ni une éthique, elle ne produit pas de normes qui dicteraient quoi donner à qui ou qui doit recevoir quoi de qui au sein de la famille. Elle n'a pas à voir avec les options universelles sur les droits de l’homme; lorsqu'on parle de droits au sein de la relation ou d'éthique relationnelle, on évoque « ce qui arrive, se passe entre deux personnes particulières »« des personnes qui ne sont pas soumises aux règles du système»(IBN 1994) .

La partialité multidirectionnelle est le principe méthodologique de la thérapie contextuelle, elle favorise une « cote » mutuelle des relations d’un face à face du contexte familial. Le dialogue thérapeutique n'est pas un endroit où des mesures sont imposées, Il ouvre un éventails de questions partagées où les jeunes générations par l’intermédiaire du consultant viennent interroger les générations antérieures.
Le consultant peut servir de modèle pour  mettre en évidence les injustices mais il n’est pas là pour rétablir la justice. ni pour réparer. Il peut formuler en direction d'un membre de la famille : «je pense que ce qui vous est arrivé est injuste » (IBN 1995) «Le thérapeute utilise son "rôle d'être humain" pour  entrer dans la relation de chaque  membre de la famille, Le thérapeute est partie de l'humanité lorsqu'il requalifie le mérite éthique de l'acte de quelqu'un» (IBN 1994) 

 

La liberté de développer une relation spécifique avec une nouvelle personne est supposée être une conséquence indirecte de l’aptitude à faire face au contexte des relations entre proches. Le consultant doit témoigner une attention particulière aux relations asymétriques et à celles impliquant des partenaires vulnérables. La solidarité manifestée envers les enfants  représente une priorité essentielle de la partialité thérapeutique. 

L’engagement bien plus que l’empathie émotionnelle, est le levier de la thérapie contextuelle. Son projet consiste à libérer chaque membre de la famille pour qu’il puisse spontanément gagner en légitimité et bénéficier du processus de validation de soi, lui-même dépendant de la considération témoignée envers les personnes engagées de l’entourage familial. La spirale auto-entretenue des motivations aide les sujets à faire un usage optimal de leurs ressources relationnelles.

La question du geste devient essentielle, il s’agit de conduire l'entretien de manière à :          

« mobiliser chacun pour un acte  en  direction d'un  proche, l'essence de la thérapie ne se déploie pas au sein de la séance » (IBN 1994).

«Restaurer la confiance est en partie synonyme de donner aux membres de la famille une possibilité de se valider. Quant le thérapeute invite un partenaire  à offrir une contribution, il l'engage dans un  processus de validation de soi, d'acquisition de légitimité et d'augmentation de sa valeur personnelle. La restauration de la confiance dans une relation nécessite la reconnaissance d'un tel geste et le soutien à la démarche de reconnaître..... le mérite d'un tel engagement » (IBN 1997).

En 1980 Boszormenyi-Nagy condense une thérapie d'adolescent dans ces termes « C'est en apprenant à rembourser la dette filiale en des modalités correspondant à son âge  que l'on aidera »  (….) l'adolescent « à rétablir un équilibre entre l'exigence à laquelle il a droit de vivre sa propre vie et les exigences des attentes parentales auxquelles il se doit de répondre » 

« Le thérapeute invitera les parents à établir clairement pour eux-mêmes leurs attentes envers l’adolescent. Il les soutiendra pour les énoncer sans détours et non par des sous-entendus, il les portera à accepter avec gratitude les acomptes raisonnables effectués par l'enfant pour honorer ses obligations de loyauté. En dernier lieu, le thérapeute aidera à la prise en compte que l'adolescent ne peut indéfiniment dédommager les parents de ce qu'ils ont perdu dans leur  propre enfance »( IBN 1980).

En 1996 à Chexbres Boszormenyi-Nagy évoque la thérapie néo-contextuelle, les notions de paiement, de remboursement n'ont plus cours : «l’injustice réside moins dans le fait d'avoir moins reçu qu'un autre. Il y a un déplacement, l’injustice devient le fait d'avoir eu moins d’opportunités de donner. Qui n'a pas eu l'occasion de donner subit une injustice »…. «la thérapie n'est plus comment une personne a été lésée, mais une mobilisation de la capacité de donner »… «l'espoir de retrouver une compensation pour les choses qui ont manqué n'est plus l’axe premier de la thérapie néo-contextuelle ». Le levier réside maintenant lorsque « le thérapeute montre les avantages à se mouvoir dans la légitimité constructive, il décourage le patient d’actes destructeurs ».

.« La thérapie devra s'orienter autour de  la prévention, la prévention n’est pas une suppression du symptôme, elle vise les personnes qui vont se sentir mal, la thérapie devrait apporter quelque chose à la survie de l’humanité, l’accumulation de légitimité destructrice ébranle la survie de l’humanité39. » (IIBN)

Tribunal, Tribunal relationnel intrinsèque, Tribunal interpersonnel, inter- générationnel de l'ordre humain. 

Chaque sujet a un inconscient dépositaire de particularités individuelles, une identité éthique ou  compte relationnel qui le distingue dans des droits singuliers, des justifications et revendications spécifiques. Ce compte est issu des épisodes relationnels au sein de sa famille, de l'expériences de l’acquisition de droits, droits à être dédommagé, droits de recevoir, de rembourser ou de donner. N’importe quel proche peut se targuer de droits individuels qui le rendent inégal devant les autres. De tels droits font que tout lien long est ingérable par des règles ou des lois anticipatrices universelles.

« les droits sont inévitablement en conflits; Certains de ces conflits sont portées devant les tribunaux, d'autres sont vécus par les partenaires avec une conscience plus ou moins partagée d’une  éventuelle justice de l’ordre humain. Comme si la totalité des rapports humains  composait son propre tribunal dont les décrets sont promulgués par les comportements relationnels eux-mêmes » (IBN 1981)

Le rapport ne peut se passer du dialogue, d’une narration historique du passé de chacun  au sein de la « juridiction interne » de la relation familiale. « L'homme fait comme s'il existait un tribunal, une justice divine, une providence; Mauvaise nouvelle ce tribunal n'existe pas ! Bonne nouvelle les gens font comme s'il existait, ils sont d'autant plus victimes que ce tribunal n'existe pas» (IBN 1996).

Le tribunal relationnel intrinsèque ne s'appuie pas sur des règles, un cours de change universel qui établirait l’équivalence, la convertibilité de valeurs échangées.

Mais alors qui détermine le dommage? «C'est dans l’entre-deux, entre les personnes » de personne à personne.  Chaque relation a sa propre « cour de justice »« Le tribunal fait partie de la relation», des éléments spécifiques définissant l’équilibre des contributions et concessions  mutuelles. Toute relation longue a ses propres critères d’équité pour jauger l’équilibre entre le donner et recevoir, elle a « son propre tribunal avec des critères spécifiques pour déterminer l’équilibre entre les concessions mutuelles. Tous les écarts aux principes de l’éthique relationnelle  devront être considérés selon les modalités de la juridiction propre à cette relation» (IBN & K) L'approche contextuelle ne produit pas de normes qui dicteraient quoi donner à qui? Qui doit recevoir quoi de qui ? «Le processus d'attention mutuelle est un élément des relations intimes, il peut être décrit comme le tribunal intrinsèque » (IBN 1986).
Les entorses aux équilibre doivent être appréciées au sein de la cour de justice propre à cette relation et selon son code de juridiction plutôt que d’être extradée dans une autre relation (ardoise pivotante). De  même, celui qui a commis une injustice et maintenant aide n'efface pas l’injustice commise dans le passé. 

Le concept le tribunal à la interne à la relation  est difficile à accepter. Toutefois, une attention accordée à la dynamique relationnelle est un des aspects les plus libérateurs de la thérapie.

Les partenaires ne peuvent pas se soucier en permanence de l'équité de leurs relations, mais comptent sur le contrôle périodique des conséquences de leurs propres positions (IBN 1987)

«Dans une relation de couple, il y a une première balance, la balance du donner et recevoir ou du donnant-donnant. Mais, il y a toujours des tiers impliqués: la postérité ou l'humanité pour l'examiner ; il faut tenir compte des tiers, par exemple, les enfants et leurs descendants. Ils sont des partenaires silencieux de cette première balance. La balance de l'enfant avec chaque parent sera couplé à la première balance des parents entre-eux » (IBN 1992).

L’exigence horizontale de la justice des concessions mutuelles entre pairs doit être équilibrée avec les aspects verticaux de la solidarité. Une façon de prendre soin de la postérité consiste à passer en revue et à réexaminer les espoirs du patrimoine du passé au profit de l’avenir, c'est une tâche extrêmement importante en cas de mariage mixte d'un point de vue religieux, ethnique ou racial. Le devoir du présent est de sélectionner les perles précieuses dont la postérité devrait hériter du passé (IBN 1987)


Plus un partenaire est lésé, plus il a besoin de concrétiser l’existence de ce tribunal. «On se vit d'autant plus victime que le tribunal n’est pas envisagé. Moins le tribunal existe, plus les gens réclament compensation, se représentent comme victimes et attendent de leurs propres enfants une réparation, comme si les enfants pouvaient être le tribunal».(IBN 1996).


Un tel tribunal reste non formulé et invisible, il peut exécuter ses décrets. Les protagonistes qui dédaignent les impératifs propres à ce tribunal (la nécessité de considérer la relation du point de vue du partenaire) risquent de supporter à la longue des conséquences négatives. Elles peuvent prendre un caractère psychosomatique, se manifester par de l’insomnie, de l’impuissance, une conduite autodestructrice, des éprouvés de culpabilité ou dépressifs. Le thérapeute active le tribunal intrinsèque mais n'a pas pour vocation de devenir ce tribunal:

 «Le thérapeute  s'adresse au tribunal inhérent à la relation entre deux personnes mais il n’a pas à devenir ce tribunal » (IBN 1986).


 

 

Triple obligation

Boszormenyi-Nagy retrouve les mêmes surprises que Marcel Mauss. L’anthropologue et le thérapeute sont sidérés par cette sorte de droit qui ne relève d’aucun droit écrit issu d’une juridiction. Pourtant, cette règle transcendante l’acte, « force » les sujets. Elle ose s’installer au-dessus de la personnalité, du psychisme des sujets en présence. 

L’énigme de l’origine ou du fondement du donner, du recevoir et du rendre reste entière. S’agit-il d’un mécanisme fondateur et régulateur au sein du lien, provoquant des équilibres nouveaux et sans fin de donner et de recevoir ? S’agit-il d’une infrastructure inconsciente universelle de l’esprit humain, d’une norme que les protagonistes réinventent ? ou encore d’un esprit instantané et mystique de toute relation? 

Boszormenyi-Nagy, le clinicien se contente de la narration, de la description que les acteurs font de leurs échanges dans des exemples concrets. 

Le sociologue Philippe Pharo fait remarquer que le plus important n’est pas de choisir une explication des sources de la triple obligation de donner, recevoir et rendre, mais « de saisir ce qu’elles présupposent toutes en termes de communauté de valeurs et d’instruments de compréhension. Donner, recevoir et rendre sont en effet des actes dont tout humain est en principe capable de saisir la signification en termes de bien et de mal ou de liberté et de contraintes pour chacune des personnes impliquées. (...) C’est pourquoi l’obligation de donner, de recevoir et de rendre peut être inscrite sous un principe plus général de respect mutuel qui oblige les hommes à se traiter avec le maximum d’égards lorsqu’ils se rencontrent en raison de leur capacité commune à comprendre les situations de plaisir et de déplaisir, d’honneur et de déshonneur, de bonté, de méchanceté, et toutes sortes d’autres situations qui sont la conséquence de leurs actes respectifs. » 

 

 

 

Addiction