Idéalité

L’idéal est le sans mesure, le refus, l’horreur des comptes relationnels, le sublime de la grâce d’un don sans retenue, ni limite, offert sans condition préalable. « Le difficile, ce n'est pas de donner c'est de ne pas tout donner » (Collette): le don total démesuré se sublime en fantasme  de « s’offrir en pâture dans « une passivité plus passive que toute passivité »: comble de l’indécence ou comble du don de soi ? » (Viviane Chetrit-Vatine) ce qui revient à offrir des occasions donner sans tenir compte de soi dans l'ignorance d'une absence de retour.

 

Identification

Le don met en jeu l'identité, il ne se réduit pas à donner quelque chose à quelqu'un , il consiste à se donner par l'intermédiaire d'une chose ou d'un geste (D2). À force d’avoir accepté quelque chose de l’âme du parent en recevant, à force d'avoir donné, parent et enfant se retrouvent. Plus un don est réussi, plus il reflète l'identification du récepteur au donneur. S’identifier est reconnaître qu’on a reçu de celui auquel on s’identifie, la chose reçue transporte de l’âme du donateur, l’identification est un emprunt à l’autre. Elle instaure une redevance, elle peut rendre fier le sujet décalqué, figure d’identification. L'enfant qui s'identifie à un parent et celui qui protège l'image de ce parent

 

Inanition

L’inanition est une disqualification du "prendre soin" d’un partenaire, de ses propos et pensées sur l’échange. Elle comporte une annihilation de toute réflexion sur la réciprocité et la dette pour tenter de se défaire de toute « charge » de compte dans une   « immunité relationnelle ».

 

 

Inconscient 

Pour l’enfant: « la reconnaissance comme dette, au sens de se sentir redevable de la reconnaissance parentale comme don, fait de la dette résultante le noyau inconscient de la vie psychique de l’enfant, scellant la filiation »(….)« Le don fait à l’enfant le met en dette, le fait redevable. L’enfant est  reconnaissant,  reconnaissant  d’avoir  été  reconnu  en quelque  sorte.  Mais  ce  sentiment  n’affleure  pas  sa  perception ; par nature il s’enfouit dans l’inconscient, plus encore il est la possibilité même de l’inconscient puisqu’il, inscrit la réception du don. Cet enfouissement est indispensable,  car  sinon  la  dette  aurait  un  effet  paralysant.(….) La  dette  n’est  donc pas  seulement  inconsciente,  mais  la  matrice  même  de l’inconscient, son implantation, son inscription » (Christian Flavigny).

La dette suscite une exigence: dette et devoir sont le même mot (venant du verbe latin debere) ; ce qui se doit, c’est ce qu’il se doit, et réciproquement. Bref, elle correspond  à  ce  que  Freud  a  décrit  comme  l’instance  du Surmoi  : tout à la fois héritage (le reçu du don) et exigence (la dette comme devoir), facettes complémentaires, « double  visage » (Christian Flavigny) 

Le statut de l'inconscient n'est pas ontique mais éthique il y a donc des  éthiques de l’inconscient qui recouvrent l'obscurité des comptes de l'échange. La dette matrice de l'inconscient est constitutive de la subjectivité. Le moi idéal freudien est-il aussi une représentation de la dette

 

 

Ingratitude

Les parents contemporains se vantent, revendiquent l’ingratitude de l’enfant. Ils énoncent un héroïsme sacrificiel, une volonté d'absence de contrepartie, un engagement gratuit, sans mesure qui se ferait oublier comme tel. Ce don hors de tout compte qui se prouverait par l’ingratitude du récepteur. Il  y a comme une inversion de la dette par rapport à la famille traditionnelle.

 

Injustice

«Y a-t-il quelque chose d'injuste dans votre vie ?», une telle interrogations à propos de l'injustice, même en cas de réponse négative, touche davantage  que l'évocation d'un ressenti » (IBN 1997).

« Chacun de nous a grandi avec une certaine mesure d'injustice qui provient du fait que nous voulions donner plus que nous pouvions par rapport à notre âge », et continue  Boszormenyi-Nagy « Un certain degré d'injustice fait parti de la réalité humaine ». Il évoque les injustices du destin dites:  injustices distributives, le sujet ne peut blâmer personne quoiqu'il y a fréquemment une tendance à inventer un responsable. Il les distingue des injustices rétributives qui s’ancrent dans l’échange avec les proches. 

« Avoir été lésé sans qu’il en reste quelques droits est-ce possible ? » demande Boszormenyi-Nagy. «L'injustice fait surgir la légitimité destructrice, la légitimité destructrice sert de frein à la revanche immédiate» (IBN).

L’injustice au sein de la famille est souffrance, un déséquilibre de l'échange vécu dans une expérience souvent privée de mots, recouverte par les silences ou les discours de la famille.

Le préjudice se situe au niveau du recevoir, on donne, on reçoit peu en retour. Mais il y a aussi, dommage à accepter de l’excédent. Dans l'approche néocontextuelle, l’injustice est dans la blessure « d'avoir eu moins d'occasion de donner », d’être privé de la possibilité et du droit de s’accomplir en donnant. La thérapie  se focalise moins sur l’injustice subie par la personne lésée mais mobilise davantage ses possibilités de donner.

 

Une victime est toujours victime d'une victime, l’injustice du passé autorise   l'infraction dans le présent. L’injustice commise aujourd’hui révèle l’injustice subie par un sujet dans son passé, (ardoise  pivotante).

La motivation pour rétablir la justice peut-être plus « essentielle pour un sujet que la conservation de sa propre vie ».  Boszormenyi-Nagy. fait le constat que tous les partenaires ont les mêmes attentes de justice, les plus matures tolèrent des temps d’ajustement long, les plus immatures se précipitant pour « rétablir la justice dans le sens du pire » en provoquant plus de dommages que  le tort initial.

Le seuil d’indulgence à l’iniquité peut être une attente inébranlable d’un retour  ou un défi provocateur à son accomplissement par une tentative sacrificielle de faire pitié. 

Le sujet peut penser qu’il n’est pas digne que son partenaire « s’acquitte » d’une réplique, il refuse de se « plaindre » de l’absence de retour, de demander, de compter sur quelqu’un. Un enfant peut imaginer qu’il ne mérite pas d’avoir été mis au monde, qu’il est « un sans droit », sans consentement pour être aider à (sur)vivre.

La transgression est une réponse face à l’injustice. Elle se manifeste par l’énergie de la légitimité destructrice, le sujet se considère comme une « exception » échappant aux remords, aux règles et aux droits. Il vit sous le régime dérogatoire : «j'ai suffisamment payé, subi, donné sans merci, à chacun maintenant de me dédommager». La justice actuelle se renforcent de l'injustice du passé engrammée dans le grand livre. Simultanément, ce même sujet sera très sensible aux torts subis par autrui, il est prêt à soutenir et venger quiconque au détriment de lui-même. Ce sujet dénonce l’injustice autour de lui, il la montre du doigt mais la démonstration est vécue comme une attaque et révèle sa légitimité destructrice.

Le chagrin des générations passées maltraitées par la vie, l’injustice « bien ou mal partagée » compte pour les descendants. La mort n'annule pas les injustices,

« il n'y a pas de fin la question de l’injustice » (IBN).

Elle persiste après la mort du proche endommagé comme  «lot éthique» à considérer par les descendants, les obligations restantes ne s’éteignent pas après sa mort.

Le tribunal interne à chaque relation est connecté à un tribunal plus général de l’ordre humain. Le dialogue thérapeutique représente concrètement une forme de ce tribunal général, «"il se centre sur la réalité de l'injustice, tient compte de ce qui à été réellement fait à l'enfant, alors que le travail psychologique vise à réaménager le sentiment d'injustice » (IBN).

 

 

Invisibilité

 

L'absence de crédit, le déficit d'approbation aboutissent à une invisibilité des contributions et à la transparence du sujet. Pour un enfant toute une partie de sa vie est indisponible aux discours de reconnaissance des adultes, son processus de constitution de soi est freiné.

Le crédit est le point d’appui accompagnant la légitimité, son absence provoque  une difficulté de valorisation, un trouble de la hauteur de soi qui provoque un décalage dans les relations; le sujet n’habite plus dans sa propre vie. La dévaluation de soi engendre une énergie à donner, à donner toujours plus pour être reconnu, favorisant un risque de toute la puissance et l’épuisement à donner.

Le dialogue avec les invisibles du présent, les oubliés du passé réanime les questions de comptes qu'ils se posent ou se sont posés et il permet de repérer en quels sens les interrogations sont encore celles de la génération actuelle.

 

 

Justice 

« La justice comme concept doit-il se cantonner aux sphères du droit ou de la religion plutôt qu'aux études cliniques ? Employer le terme de déséquilibre de réciprocité ferait-il plus scientifique et oublier la connotation morale ? » (IBN)

« En quoi est-il vrai que les critères de la justice ont à voir avec le développement de la relation ?» (IBN 1997).

« La justice réside dans la perpétuation des oscillations des plateaux de la balance du donner et recevoir entre les membres d'une famille, mouvements par lesquels les intérêts de base de chacun sont pris en considération par les autres partenaires »  (IBN).

«La justice est faite de  la synthèse de l'équilibre des réciprocités de toutes les interactions individuelles, et de l'héritage des comptes de réciprocité passés et présents de toute la famille » (IBN 1973). 

«La justice peut être décrite comme un faisceau de fibres invisibles courant sur la longueur et la largeur de l'histoire des relations familiales maintenant un équilibre  à travers les phases de présence et de séparation physique des membres de la famille »(IBN)

« Qu'il y ait des injustices, au sein de la famille est inéluctable Le critère du fonctionnement familiale optimal consiste dans  la flexibilité reconnue de l'oscillation multilatérale lors des déséquilibres. La responsabilité parentale est considéré comme le point d'ancrage essentiel tandis que celle de l'enfant s'accroit au fur et à mesure qu'augmente sa capacité à assurer les échéances de réciprocité »(IBN 1981).

La thérapie contextuelle considère la justice comme un défi permanent à l'équilibre d’une relation. «Découverte empirique», «découverte clinique», affirme Boszormenyi-Nagy, la justice n’est pas un ajout, un supplément tardif aux relations, elle est le cœur, la pâte des relations, elle assure la dynamique des relations familiales.

«Justice» toujours déjà là, à l’œuvre, antérieure aux règles et à la morale en vigueur au sein d’une famille, aux droits légaux fondés établis dans les institutions, «justice» précédant le corpus des lois écrites qui conduisent aux droits, « justice » antérieure aux morales fondées par les philosophes. 

Boszormenyi-Nagy énonce : «ce que la vie donne va bien au-delà de ce qu'une personne peut donner à une autre », il reprend pourtant la distinction entre la justice distributive du destin et la justice rétributive relationnelle. La justice rétributive est l’organisateur principal de la survie des relations entre proches. Elle se manifeste en termes de conséquences des actes de l’un des protagonistes sur l’autre. Ces conséquences sont plus essentielles dans les rapports sur le long terme que les transactions observables dans l’instant. Chaque auteur à l’origine d’un geste est possesseur des «effets»; un proche peut l’imputer dans un dialogue, il peut  répondre. Sans récit contradictoire, l’injustice peut rester innocente, le dialogue est « révélation » de ce qu’ un proche fait à l’autre. 

« Pour que je comprenne mon injustice, pour que j’entrevoie la possibilité de la justice, il faut une situation nouvelle: il faut que quelqu’un me demande des comptes» (P Ricoeur). La légitimité destructrice pouvant faire barrage à une aptitude d’écoute ainsi qu’à tout remord et repentir. 

Boszormenyi-Nagy assume l’importation des interrogations humaines de la justice dans le champ de la psychothérapie, elles s’accompagnent des questions de la quantification de l’incalculable, de la mise en mesure, en balance en équivalence du qualitatif. « Ma vie été plus difficile que la tienne, comment peut-on documenter un tel propos? Une telle option peut devenir le point central de certaines de vies de couples ( IBN ). 

Un préjudice désigne le fait d’être désavantagé par un déficit de recevoir, on donne beaucoup et on prend peu. Être privé de la possibilité et du droit de donner, de s’accomplir en donnant sont aussi des figures du préjudice.«Jusqu'à présent nous considérions l'injustice dans  le fait de moins recevoir que l'autre, depuis quelques années, l'injustice naît d'une situation où on a moins l'occasion de donner. Nous sommes  lésé du fait d'être freiné pour donner » (IBN 1996).

L’Injustice commise envers un partenaire est la mesure de l’injustice commise dans le passé envers le sujet. L'injustice ancienne « autorise » l'infraction dans la juridiction du présent. La recherche d’une compensation n'est pas valable hors de la « juridiction de la relation » où a été commis l’injustice. Si l’injustice domine la vie, le sujet se considère comme une exception face aux règles, la transgression devient un échappatoire permanent.
Le seuil de tolérance à l'iniquité est une attente inébranlable d'un hypothétique retour, un enfant peut préférer croire qu’il n’a pas mérité que ses parents s’acquittent de la promesse de l’avoir mis au monde. 

La différence entre personne mûre et immature se situe moins dans les attentes de justice que dans la manière de chacune de ces personnes  tolèrent  le déséquilibre de l'échange.

La sensibilité à l’injustice envers soi ou les proches, la propension à agir pour rétablir la justice sont activés par la légitimité destructrice.

Faut-il le préciser, l'approche contextuelle n'est pas un « jugement dernier, ni la pesée de l’âme. Le thérapeute n'a pas besoin de tels tribunaux « dans la mesure ou la justice est dans  la validation de soi de celui qui agit ou exonère. Lorsque l'on donne on se cause soi-même» (IBN 1997). 

« Comment la justice peut-elle devenir l'axe dans le travail du psychothérapeute familial ? Le thérapeute reçoit l'écho des expressions émotionnelles des membres de la famille; mais surtout, il doit être vigilant à reconnaître les conséquences des balances de justice, il lui faut imaginer l'héritage de justice de l'arbre familial. Comment a été blessé le membre vindicatif ? Par qui? Comment éviter de sombrer dans une lutte envers celui qui a créer le dommage ? Quels sont les éléments en jeu pour expliquer l'attitude de l'agresseur à l'endroit de la victime » (I BN). 

 

 

Justification

« Avoir un droit, le réclamer est-il justifié? La justification est au cœur de la dimension éthique : si j'ai pris soin de mon enfant ai-je une justification ? Dans la finance, on évalue la somme investie. Au sein du rapport parent-enfant quelle est la maniére de vérifier? : "J'ai nourri mon enfant, j'ai une justification de mon rôle de parent". L'enfant peut éventuellement énoncer "tu m'as utilisé sexuellement, mis au travail, tu as pris plus de moi que je n’ai reçu de toi "; dans la justification, il y a des éléments objectifs et subjectifs » (IBN).

«Je suis libre d'agir en fonction de la justification de mon action. Mon éthique dépend de la justification par le contexte», «Qui ne reçoit pas en retour est en droit d'attendre une justification» (IBN 1994).

Le sentiment d'ingratitude se déploie à l'intérieur de chaque parent mais passe aussi par  un dialogue entre parents et enfants. «La  justification engage deux personnes, elle se différencie de ce qui implique deux instances psychiques» (IBN 1994).

 

« Les exposés de justifications provenant d'adultes vindicatifs et ambivalents énoncés aux enfants autour des liens communs ont des impacts extrêmement importants et sont facteurs d’exploitations » ( IBN) .

Les légitimités constructives ou destructives ont des « justifications inhérentes, défendables », qui se déploient au sein de «discussions pour montrer que chacun a un droit; chacun peut s'appuyer sur le fait que sa légitimité a une justification par un effort pour montrer les raisons »(IBN 1996). Les justifications sont des droits obtenus par des investissements ou des négligences subies. Les droits préexistent aux discours pour les prouver; ils ont une inscription dans « le grand livre ». Mérite et légitimité s’articulent à une prétention justifiée dans des narrations potentielles.

Boszormenyi-Nagy distingue les «justifications inhérentes» de la discussion où un sujet s’expose pour tenter de les faire partager aux proches. Dans « l'effort pour se justifier », pour prouver sa propre option, pour préciser les faits, il y a potentiellement un conflit de justifications. :

«Le dialogue contextuel est un conflit de justifications» (IBN). Le point de vue d'une personne peut apparaître non justifiable du point de vue de l’autre. La justification possible de l’acte provient de la considération des mérites par les  partenaires du face à face. «S’appuyer sur la justification pour agir peut être constructeur ou destructeur », «la légitimité destructrice est une justification tragique à être injuste » (IBN). Dans quelle mesure s'interroge Boszormenyi-Nagy, les justifications s'accumulent dans le temps ou imprègnent instantanément le moment de l’action?

Le discours affirme la prétention à la validité de l’acte échu autour d’exigences de droits ou d’obligations acquises, seuls des sujets en dialogue peuvent restituer un sens véritable. Le maltraité «ignore» la justification du maltraitant qui lui-même, peut être aveugle à la souffrance qu’il fait subir au premier:«Le degré de retour indirect dépend de la justification accordée par le contexte environnant»( IBN 1994).