Fragments d'entretiens contextuels

Il s'agit de la retranscription de notes manuscrites d'un fragment d'entretien conduit par Boszormenyi-Nagy lors d'un séminaire sur l'approche contextuelle. Les soignants de la patiente sont à l'initiative de la rencontre. 

Au début, Boszormenyi-Nagy se présente comme un consultant ponctuel  en réaffirmant qu'un  travail va se poursuivre après son passage: "la fiabilité de l'équipe thérapeutique est ce qui compte, il y aura une continué avec vos thérapeutes". Il est informé de la configuration de la famille : une veuve, mère de deux enfants qui maintient des liens difficiles avec sa propre mère de 78 ans.

Mère : Je vous fais confiance, ma thérapeute m’a parlé de vous. L’absence de mes enfants m’a aussi perturbée. J’ai du mal à dire les mots que je ressens. 

 Le consultant: De quoi s’agit-il ? Quelle aide attendez-vous des professionnels ? 

M: ... Sinon je ne serais plus là... Ce sont mes Puces qui me retiennent... Je ne peux pas les laisser seuls... Je n’aime pas la vie... 

Le consultant : J’entends... Je suis content que vous puissiez reconnaitre leur mérite de vous retenir en vie. Ils le font aussi pour eux... dans leur propre intérêt. Avez-vous d’autres exemples de choses qu’ils vous donnent et dont ils ne retirent pas d’avantages ? 

M : Je prends quelque chose quand ils rient, ils jouent, ça me donne envie de rester en vie... du moins encore pour un moment... Je souhaite qu’ils soient heureux, bien dans leur peau. 

Le consultant: Est-ce que vous leur dites que vous n’avez pas envie de rester en vie

                                                                      

M : Quand je suis avec eux, je suis une autre ; avec eux c’est différent, tout à fait autre chose, je suis leur maman. 

Le consultant : Pour en revenir à ma question : est-ce que vous leur dites ? 

(Silence.) 

M : Je ne veux pas leur dire, partager ce genre d’idées, je veux avoir l’air bien, leur faire une vie harmonieuse. 

Le consultant: J’essaie de penser à votre propre mère. Elle a 78 ans. Si vous essayiez d’y penser, verriez-vous des similitudes entre le lien que vous avez avec elle et ce qui se passe avec vos enfants ? 

M: On est enfermées à l’intérieur toutes les deux, mais autrement rien... 

Le consultant: Est-ce que vous pouvez me donner des exemples de cette réserve ? 

M : Elle ne m’a jamais donné l’envie de me confier. Elle n’a jamais dit un mot d’amour vraiment. 

Le consultant : Avez-vous quelque chose en tête, quelque chose que vous voudriez me dire aujourd’hui ? 

M: Non, je n’ai rien préparé, je ne savais même pas si je pourrais parler. 

Le consultant: La raison pour laquelle je vous ai demandé si vos enfants savaient que vous vous sentiez malheureuse, c’est que mon expérience m’a montré que les enfants souhaitaient et tentaient d’aider leurs parents. 

M: Il y a deux ans, ils m’aidaient; maintenant, ils se mettent en colère, se fâchent quand je refuse quelque chose, ils ne m’épargnent pas. Ils sont très à l’aise et bien dans leur peau; s’ils réagissent comme cela, c’est peut-être parce qu’ils se sentent plus libres, moins enfermés, maintenant. 

Le consultant : Pouvez-vous donner un exemple les montrant plus libres, moins repliés sur eux-mêmes, comme vous le ressentez maintenant ? 

M: Le grand et la petite parlent, s’expriment aussi par des mots... C’est un bon dialogue. Avant, c’était différent. 

Le consultant : Vous-même, sur qui pouvez-vous compter ? 

M : En parlant de ma famille ou du reste                                                   

Le consultant : D’une manière ou d’une autre. 

M: Ma famille, personne. Mais ma thérapeute et ma psy qui me suivent. 

Le consultant : J’entends bien cela. J’aimerais aller plus loin dans cette direction. À part les enfants, sur qui pouvez-vous compter? Quelles sont les personnes qui peuvent vous apporter quelque chose ? 

M : Les enfants sont trop petits pour que je puisse faire appel à eux. Ils m’apportent beaucoup tous les jours, mais je ne veux pas perturber leur vie, qu’ils vivent une enfance comme la mienne. 

Le consultant: Dans ce sens je vous crois. Est-ce que vous avez d’autres exemples ? 

M : La vie dans la maison sans eux serait vide. Le désert. Quand ils sont réveillés, je ne pense qu’à eux, qu’ils existent, eux. 

Le consultant : Alors, êtes-vous davantage celle qui donne ou celle qui reçoit ? Ou... 

M : Les deux enfants me donnent plus que je ne leur donne. 

Le consultant: Vous êtes capable de reconnaître ce qu’ils font pour vous. Pouvez-vous leur dire ? 

M: Je pense que c’est naturel que les enfants remercient leur mère. C’est vrai, j’aurais envie de les remercier, mais ça voudrait dire... que je ne vais pas bien. 

Le consultant : Est-ce que vous pensez qu’il y a un parallèle entre vous et vos enfants, et ce qui s’est passé entre votre mère et vous ? 

M : Quel parallèle ? Nous, on se dit qu’on s’aime très souvent... 

Le consultant: Est-ce que vous vous souvenez d’un temps où vous pouviez encore vous préoccuper de votre mère, être disponible pour elle ? 

M: En ce moment, je me sens disponible, même si aucun courant passe entre nous... Enfant, je n’ai aucun souvenir. 

Le consultant : Comment, disponible ? Est-ce que vous pouvez me le décrire ? 

M : Je peux tout donner pour elle. C’est important malgré le gouffre qui nous sépare maintenant. 

Le consultant : Mais alors ça contredirait... ou alors j’ai mal compris ? 

M: Quoi

                                                                                  

Le consultant: Vous parliez d’elle avec prudence, avec distance, et maintenant vous parlez de vous comme quelqu’un qui lui offre un amour inconditionnel. 

M : Ce n’est pas un amour. Elle est fragile. Je suis seule pour m’occuper d’elle. Mes frères et sœurs sont loin. Je ne la laisse pas tomber. 

Le consultant : En regardant la situation telle que vous me la présentez, vous semblez plus capable de lui donner qu’elle ne vous donne. 

M : Je n’attends plus rien d’elle, je n’attends rien d’elle. J’espère l’aider plus longtemps. 

Le consultant : J’aimerais réfléchir avec vous. Est-il juste de dire que vous tirez un bénéfice en lui donnant, mais pas avec ce qu’elle peut éventuellement vous donner ? 

M : Je ne peux pas l’abandonner comme mes frères et sœurs l’ont fait, la laisser... Je ne sais pas si je gagne. J’ai besoin de le faire. Toujours ce besoin de donner. 

Le consultant : Pouvez-vous préciser ? Est-ce en général ou uniquement dans le lien avec votre mère ? 

M : Ma mère et ceux qui ont besoin d’aide. 

Le consultant : Je vois... C’est heureux, cela vous permet de faire quelque chose dans un contexte où vous ne pouvez rien attendre de l’autre. Vous trouvez une satisfaction à donner, autrement vous ne pouvez pas en avoir. 

M: Je crois que les autres peuvent m’apporter quelque chose, mais j’ai un mal immense à me laisser aider, à recevoir. 

Le consultant : J’aimerais que vous me donniez un exemple où il vous est possible de donner dans un contexte plus général, dans le monde du travail par exemple. 

M : Je ne sais pas répondre, ça vient tout seul. Je vois quelqu’un dans le besoin, même moralement, j’ai envie de donner. 

Le consultant: Alors, vous devez certainement tirer un bénéfice en étant disponible ? 

M : Je n’attends rien. Je le fais gratuitement, pas pour forcer la main. 

Le consultant : Est-ce que ce n’est pas ce qui se passe aujourd’hui entre nous ? Vous faites l’effort d’écouter, de répondre avec précision... J’ai l’impression que vous n’attendez rien pour vous-même. 

Un fragment d'entretien de 1994, un couple et un enfant handicapé de quatre ans

Boszormenyi-Nagy: «Comme vous vous êtes assis au tout début de l’entretien, votre fils vous serrait dans ses bras, Pensez-vous qu’il demandait quelque chose pour lui ou qu’il souhaitait vous donner quelque chose ? »
Mère de l’enfant : « Il voulait quelque chose pour lui. »
Boszormenyi-Nagy : « Est-ce vraiment une chose pour lui-même, je m'interroge et je vous pose de nouveau la  question, est-ce qu’il n’essaie pas de vous apporter quelque chose ? »
(...) Mère de l’enfant: «Mes enfants me tiennent leur survie est de me garder. »
Boszormenyi-Nagy : « Comment les enfants donnent-ils ? »
Mère de l’enfant: «Questions difficiles... Je prends quelque chose quand ils rient, jouent, crient, ça me donne envie de rester en vie... encore un temps. »
Boszormenyi-Nagy : « Je m'adresse au papa : quand votre fils vient près de vous, est-ce simplement pour avoir quelque chose pour lui ou est-ce que cela vous apporte quelque chose?»