Paiement

Jusqu'à quel point un sujet peut-il dire de « sa vie qu'il a eu plus de possibilités de donner que de payer ? », plus de chance de donner que de se faire rémunérer. Le paiement (D2) n’éteint pas la dette, pas plus que le don la supprime mais ce dernier est un mouvement réanimateur du lien par contraste au paiement qui prétend le clore. 


Payer  d'un avoir ou payer de son être ? Payer de la monnaie de sa chair, par son corps, s’acquitter pour refaire sans fin un rachat partiel sur une dette infinie, à laquelle un sujet estime ne pouvoir se dérober.. Par exemple, «la dépression sert de paiement à la culpabilité existentielle, née du refus se saisir des responsabilités parentales» (IBN). Se scarifier, faire couler son sang, peiner revient à (sur)payer, honorer de son corps, de son être pour tenter de s’acquitter de la redevance impayable aux origines. « Tout peut être payé, tout doit se payer »(Nietzsche) même l’impayable  par la fatigue, l’effort, la ruine ou l’épuisement (burnout); «Si on paye son surmoi, on est libéré de sa culpabilité névrotique» (IBN1994), mais « ne plus payer en termes de sentiments augmente la culpabilité existentielle » (IBN 1996);

Le rapport subjectif (D2) à l'argent « s’orbite » autour de la dette ; l'argent devient un moyen de paiement, un acompte sur cette dette d’origine, le lâcher provoque une délivrance dans la douleur, le gagner ou le garder en excès permettant un jour de faire face à cette même dette. La perte en abime, la faillite sont des procédés pour apurer ou se soustraire de la dette, autorisant, alors, le damné à vivre sans fonds face aux demandes des proches. Le « joueur » recherche un point de jugement-arrêt qui le dépossède, le libère en rendant impossible tout remboursement et dons. Dans cette option sacrificielle, il cherche une déchéance, faute d’avoir trouvé un crédit  dans le cycle du donner recevoir et rendre au sein de son contexte, il devient obligé  de demander.

L'approche contextuelle ouvre la différence entre payer à la cantonade et donner ou recevoir, dans le contexte familial. C’est le credit du récepteur qui transmute le paiement en présent. à condition que « chacun repaye en tenan compte de l'intérêt de celui qui reçoit, Le remboursement ne doit pas nuire aux individus impliqués dans la famille» (IBN 1994) 

 

Parentification

La parentification est une spécificité de la parentalité humaine, de l’homo reciprocus. Elle se manifeste par une réciprocité de soutien précoce entre l'enfant et ses parents et plus largement par le fait que « les enfants survivent et luttent pour soutenir la communauté humaine », (IBN, Liege 1995) . 

 

L'enfant dit parentifié exécute moins de « services matériels » qu’il ne se dévoue à répondre à la détresse de ses parents. La clinique le repère dans des agissements responsables plus importants que ceux attendus à son âge, ou de sa place dans la généalogie. La parentification se présente très rarement comme une « plainte » manifestée par l’enfant ou l’adolescent.  De nos jours beaucoup de jeunes arrêtent de se vivre moins compétents que les adultes, ces derniers sont nombreux à cesser de se sentir plus responsables que les plus jeunes.

Boszormenyi-Nagy définit la parentification dans la première époque de son oeuvre, comme une «distorsion subjective au d'une relation dans laquelle un partenaire ou même un enfant devient le parent d’un parent ».

Un adulte cherche chez son enfant à compenser «des besoins infantiles de dépendance, de sécurité et de consolation » non satisfaits par ses propres parents défaillants.

Toujours en 1973, elle est «une manœuvre d’exploitation, semblable à un double-lien; officiellement les parents sont autoritaires et demandent à l’enfant une obéissance propre à son rang hiérarchique, clandestinement, ils attendent qu’il se comporte dans une position de contribution dans laquelle ils l’ont placé».

Le terme décrit initialement «un agissement d’un adulte transformant un enfant (ou un adulte) en un « aîné » fonctionnel, il prend une responsabilité plus grande que celle de son âge. Malgré le franchissement des frontières et rôles, la parentification ne se fait pas seulement au détriment de l’enfant. Elle peut constituer une adaptation choisie par l’enfant à une contrainte familiale. Il peut bénéficier d’assumer des responsabilités ».(IBN)

« Dans notre expérience, la tendance innée de s'occuper des autres est une caractéristique des très jeunes enfants, elle n'est pas limitée aux figures parentales. La thérapie familiale démontre combien un enfant de 3 ou 4 ans peut s’occuper de façon approfondie de parents défaillants et dépourvus de confiance. Les parents qui ne réussissent pas à reconnaître la bienveillance de l’enfant aggravent la parentification. Les thérapeutes ont besoin d’expériences pour identifier les manifestations subtiles du soutien envers les adultes, mais Ils ont encore plus besoin d'adresse pour aider les parents à repérer et à créditer ce qui est offert par l’enfant » (IBN 1986).

On ne la confondera pas avec la notion d’«enfant parental» qui est une délégation de l’autorité des parents procurée à un enfant, par exemple, dans les familles nombreuses ou monoparentales

Expert en émotions parentales, d’une lucidité précoce sur la vulnérabilité de ceux qui l’entourent, l’enfant « apportant » tente de réparer les blessures des proches. Il a l’aptitude à saisir les éprouvés des proches comme des opportunités pour les soutenir et à se laisser utiliser comme leur prolongement, il se donne mission de réparer l’histoire familiale, éponger les angoisses des  adultes et servir de béquilles..Il s’offre en rempart à tous leurs maux, s’engage plus qu’il n’est délégué dans la résolution des problèmes familiaux, le soin au couple parental.

On peut le définir comme « parent de ses parents », comme le « premier tribunal de l’humanité » (IBN) ou encore « thérapeute précoce ». Tantôt porte-drapeau de leurs idéaux, il se dévoue mettre on exécution les rêves irréalistes des parents, il consacre sa vie pour étendre  le rayonnement d'un parent, il devient l’animateur du groupe familial. Il fait la preuve de la miraculeuse survie des parents malgré les épreuves et tragédies du passé : «tu es tout pour nous » assigné à la place du sauveur. 

Enfant fétiche, mais aussi « enfant souci », mauvais génie tourmenteur, « Le thérapeute contextuel tentera de faire reconnaître que l'enfant destructeur est aussi parentifié, il est membre d’une famille, s'occupe de celle-ci. Les parents légitimement perturbés par les comportements de l’enfant auront à reconnaître qu’il est fréquemment disponible pour rencontrer les besoins personnels de ses deux parents » (IBN).

L'enfant parentifié a la capacité de créer, de favoriser des liens entre les adultes. Se référant aux attentes des parents, il tente d’être leur source de sécurité. Il se fait agent de consolidation du couple, de ce qui lui paraît vital ou en impasse pour ses parents. Il se porte responsable de l’environnement défaillant, concerné « par ce qui aurait dû être », par ce qui « manque » à ses géniteurs pressentant que c’est ce manque qui l’a fait exister comme tel, il fait choix d’y répondre. « L'enfant de parents en conflit permanent peut se sentir blessé, rejeté, surstimulé ou déprimé. Cependant au niveau de l'engagement relationnel il se sentira obligé de sauver ses parents et leur mariage. Il peut échouer ouvertement dans tous ses investissements sociaux, extras-familiaux de afin de sauvegarder une adhésion loyale à sa famille  à travers une psychose, une phobie scolaire, de la délinquance, etc. Ses échecs peuvent représenter l'exécution loyale par l'enfant des mandats du patrimoine » (IBN 1981).

 

Il peut se dévouer à pallier les carences, les empêchements, l’absence d’investissement maternel. L’enfant tente de réanimer « la mère morte », de la nourrir, de l’intéresser de la distraire, lui rendre un goût à la vie,(André Green). 

Il peut se sentir en détresse de ne pas savoir soutenir ses parents dans leurs parentalités, de ne pas les réparer pour devenir de meilleurs parents. L’enfant apportant peut se sentir coupable et aux regrets de n’avoir pas su donner à ses parents pour qu’ils donnent.

« La parentification est un processus multigénérationnel » ,elle élude la nature asymétrie des responsabilités dans la relation parent-enfant.

Les prises de responsabilité « démesurées» de l’enfant peuvent être vécues comme un défi provocateur, révélateur d’une faille à la toute-puissance des adultes: «la question de l’aide des enfants est un challenge à l’autorité parentale. Un parent qui compte sur son enfant n'est pas respecté dans la société contemporaine» (IBN 1992)

La clinique de la parentification est essentielle à une époque marquée par une difficulté d'évaluer la dette, de préciser les cibles, les monnaies et modes des remboursements spécifiques de la famille.« Si j'ai besoin de donner (D 2) je peux donner à n'importe qui,  quelle est la spécificité de donner aux parents ? Donne-t-on en fonction de ce que l'on a reçu? » (IBN 1991)..

L’enfant parentifié ne s’autorise pas à vivre son existence à crédit. Il n'attend pas d'être parent pour rembourser la dette de vie, il donne dès le plus jeune âge. Adulte, ses comportements attentionnés sont à comprendre comme la poursuite d’une oblativité cherchant désespérément validation, il donne  plus qu'on attend de lui et au delà de ce qu'on lui demande. L’ancien enfant parentifié risquera de devenir le partenaire qui ne fera que donner, un adepte du don unilatéral ne supportant pas d'être en dette en pensant que recevoir est indigne. Le sujet parentifié non crédité ne saura pas (se)calculer, tenir compte de lui, tenir compte pour lui, tenir compte des autres.

«L'enfant rembourse  partiellement sa dette envers ses parents par un engagement à l'égard de son propre enfant. L'enfant parentifié est rarement décharger de ses dettes. Plus une mère se désigne comme victime, plus le lien de loyauté chargé de culpabilité sera puissant. Culpabilité et dettes obscurcissent l'amour spontané de l’enfant, le conduisent à une forte ambivalence.(…)  Les jeunes adultes schizophrènes plongés dans des liens symbiotiques sont souvent violemment hostiles à leur mère. Les mères  prennent leur parti  d'être attaquées et sont peu préoccupées de la perte de loyauté de l’enfant, elles savent  que la violence de l'enfant renforce un empétrement dans une dévotion interminable »(IBN

 

Dans d’autres figures, ces enfants parentifiés qui ont « déjà donné » dans le passé un fort soutien parental n’envisagent pas de donner à un futur enfant et ne souhaitent pas mettre un descendant dans la situation qu’ils ont vécue.

Se plier à recevoir, pour permettre aux donateurs d'acquérir de la légitimité est une figure de la parentication. «Celui qui reçoit est aussi celui qui donne; Il y a une parentification par l'infantilisation» ( IBN 1993). Par générosité l’enfant se livre en pâture, moule son propre besoin aux dons parentaux, il donne plaisir à donner. Si l’enfant ne peut pas donner par un acte repérable, un geste, il ne peut offrir un retour équitable qu'en offrant une occasion d'interventions, une occasion de donner. Donner l'opportunité de donner revient pour l'enfant, à aider son parent à être parent.

la parentification est facteur de légitimité destructive:

-lorsque l’absence de reconnaissance épuise les réserves de confiance de l'enfant :«Reconnaître la contribution d’un enfant le déparentifie »(IBN1991) 

-lorsque les adultes manipulent les tendances innées des enfants à se dévouer en toute confiance. "Plus l’enfant est parentifié, plus il est probable que le parent anxieusement possessif exploitera  la disponibilité  sacrificielle de l’enfant, une disponibilité à faire plaisir».

Remarquons que chacun de nous a une vision rétrospective de sa parentification selon les âges de sa vie:«S'exprimer sur sa parentification est faire un pas vers la maturité prouver sa non dépendance» (IBN).

 

 

Parler

Le don se soutient d’un régime de paroles entre donateur et bénéficiaire; donner, recevoir et rendre imposent silence et discrétion ou au contraire ostentation et réclame. Un décalage persiste entre les dires et gestes. Les mots peuvent être en conformité, en parallèle, en antagonisme ou en trahison  des gestes. La parole introduit dans le lien une discontinuité entre mots et actes, la vie de l’échange renonce en partie à la vérité. Elle use de figures de rhétorique, «c'est rien du tout, c'est pas la peine de me remercier c'est bien normal », le don excède ce qu'on dit : « tu me dois rien ».

Il y a un « mal à dire », un affolement dans l’appréciation du mouvement de la navette du don, une incertitude dans l’interprétation des paroles indiquant les modalités de l’échange. Les paroles elles-mêmes deviennent une une manière de donner, recevoir et rendre.

Qui doit à qui et surtout comment le dire? Il y a une parole à faire entendre, du compte à faire à entendre. Qu'est-ce qu'une parole qui compte dans les deux sens du terme? Celle dont on tient compte organise le lien, elle est la mesure, elle évoque le découvert. 

Il n'y a pas d'échange, de donner, de recevoir de rendre sans parole sans discours qui indique, certifie l'échange: «Les réclamations relationnelles sont fondées selon le droit de chacun à la fois à la distance et à  l'intimité» (IBN).

Certains auteurs évoquent un « trafic du sacrifice » : « après tout ce que j'ai fait pour toi, tu pourrais…. » ou un trafic de la générosité « on fait tout pour lui on lui demande rien » L’emprise de formules générales « tous les enfants sont des ingrats » tente de colmater l'impossibilité d’établir le donner recevoir et rendre dans la confiance au cœur de la spécificité d'une relation.

Tous les partenaires ne disposent pas des mots qui commentent leurs gestes et les justifient. Se pose, alors, la question de qui contrôle la définition de la relation d’échange. 

Dette et don sont privés de mots et d’interprétations par les partenaires de la famille postmoderne, ils n’habitent pas le langage du don et se perdent dans l'instabilité du sens qui se double d’un empêchement à la narrativité.

La culture actuelle n'est plus capable de décrire ce qui se déploie dans l’échange. il y a une versatilité dans les discours de la dette liés à aucune pratique instituée (rituels) qui reconnaîtrait et proposerait des modes officiels de règlements de la dette. 

Comment dire l’incommensurable des comptes relationnels? Quels sont les propos qui rendront plus explicites les éprouvés d’injustice? 

Les questions du consultant sont une aide à l'expression des comptes informulés dans une dyade. La consultation devient un espace  d'énonciation de la justice au sein de la relation. Les réponses sont à entendre comme un support et un révélateur, elles ouvrent un processus commun d’élaboration pour que chacun s’y retrouve et tienne compte de lui et de l'autre. Chacun a la charge de se définir avec ses dettes, ses avoirs, de dire ce que l'autre a dépensé pour lui. Parler et demander des comptes sort de la logique du tout ou rien par une éthique du juste dire pour dire le juste. Le passage de l'intention du donateur à la réception ne se fait pas sans propos, entrecroisements de paroles et des gestes. Tout don provoque le risque d’inversion du sens de la dette dans une confusion du donner et recevoir provoquant une difficulté à dire. 

 

Donner sans le dire, sans publicité est le propre de l'enfant parentifié. La reconnaissance et la validation des apports de l'enfant lui permettent de se poser comme sujet de ses pensées et de ses initiatives. Reconnaître le don de l'enfant, c'est donner une limite, lui éviter de sombrer dans le « suicide » du don sans mesure qui ne s'appuie sur aucune demande contenante des parents pour « rembourser ».

L'enfant, exclu de l'expérience  de la valeur de ses gestes par une parole de reconnaissance, sera privé de l'expérience de sa pensée qui porte le compte de sa vie, Il n’a accès pas à sa voix. Il est « sans merci », captif d'une ignorance de ses gestes, sans les mots qui traduisent en justice. L’enfant dépourvu du récit de de son histoire de vie, ne peut pas assumer son appartenance, inventer son apport éthique au regard des récits des générations passées. 

 

 

 

Partialité multidirectionnelle, Multilatéralité   

 

Formulée vers les années 1965-1967, la partialité multidirectionnelle est restée un principe constant d’intervention; il n’a pas évolué dans la conception de Boszormenyi-Nagy. La partialité multidirectionnelle «consiste, pour le thérapeute, à prendre parti pour chacun des membres de la famille de façon active»(IBN 1986) et simultanément « voir la situation du point de vue de «l'autre » partenaire dans les aspects de la dimension éthique» (IBN 1998). Elle oblige à considérer «les intérêts de chaque membre de la famille à  partir du point de vue de tous les autres et non pas simplement à partir de l'option d'un seul membre de la famille ou encore à partir de sa perspective personnelle du thérapeute » (IBN 1981)


 Ce «contrat de défense des intérêts de tous les membres de la famille» (IBN 1980) permet de « présenter » tour à tour, les positions de chacun dans une séquence de temps.

 

Au pied du mur de l'obscurité des comptes du proche, chacun a tendance à donner, recevoir ou rendre selon ses critères subjectifs et unilatéraux.

«La partialité multidirectionnelle promet la construction d'un tribunal entre les différents membres de la famille.» (IBN1995).

Elle favorise un dialogue en famille, elle vise à « s’accorder » sur le don et la dette dans des propos un peu plus univoques

« La partialité multidirectionnelle amène chacun à prendre position et à donner quelque chose et pas seulement à être gentil envers chacun ! » (IBN 1991).

 

La partialité multidirectionnelle définit la méthode et la posture du consultant. Constituée par un ensemble de principes éthiques, de modalités techniques, elle requière de l’intervenant d’engager une préoccupation envers tous les proches qui peuvent être concernés par les conséquences de l’intervention (principe d’inclusion). «La partialité est offerte aux membres absents dans l’entretien, elle concerne aussi  les morts ». «Je travaille alternativement avec une personne pour toutes les personnes de la famille, si j'apporte des bénéfices à l’un, ils profitent aux autres », (IBN 1994),«Je dois offrir la partialité à chacun mais pas en même temps» (IBN 1995).. 

Le consultant se range alternativement du coté de chacun des participants, accorde le même degré d’intérêt, la même préoccupation « envers chaque personne même si cela en mécontente d’autres » « quand je choisis une partialité envers une personne, je me déconnecte de la partialité des autres». Le consultant prend parti pour chaque membre de la famille, « vers l’un puis vers l’autre de manière authentique, il ne tranche pas, ne jauge pas les évaluations de réciprocité».

«Le thérapeute se tourne vers chacun des membres de la famille, aucune des personnes affectées par la thérapie n'est laissée de côté»(IBN 1993)« Le thérapeute doit offrir la partialité à chacun, de manière échelonnée dans des temps différents, avec empathie, il sent les choses comme s'il était à la place de chacun et il  encourage la position propre à chacun. Il examine les relations des partenaires,  l'équité des relations entre-eux»   (IBN  1995). 

«Mon boulot, comme un bon juge est de développer les arguments de l’un ou de l’autre », (IBN 1996),« Le thérapeute se pose successivement comme l'avocat de l'un et de l'autre partenaire de la relation» (IBN 1991). «Il fait exprimer les positions et ne dit pas qui a raison» (IBN 1994). La partialité multidirectionnelle montre à chacun « ce qui se passe dans la tête de l'autre au sujet de la relation ».

Le propos n'est pas d'offrir un espace pour l’expression directe des émotions, le but est d’ouvrir des interrogations sur l’injustice qui touchent profondément les patients. Dans l'option de la thérapie contextuelle les questions sont par exemple: « y-a-t-il eu dommage ? », « quelle est la nature de ce dommage ou quelle est l’origine du blâme? ».


Le consultant cherche à être partial à deux personnes dans des positions antagonistes ?  « Il met en route un tribunal entre les différents membres de la famille » (IBN). « Il promeut la construction d'un tribunal entre les différents membres de la famille»( IBN 1995).

Il essaie de se montrer empathique (empathie multidirectionnelle) de façon séquentielle en prenant alternativement le parti de chaque membre de la famille présent ou absent, en prenant en considération les justifications de chacun. «Quand j'examine les relations sous l'angle de la justice, j'entre en lien avec chacun, j'entre dans le rapport qui existe entre eux. Le thérapeute encourage chaque partenaire à définir sa position : en termes de conflit avec les personnes impliquées, en termes d'équité dans les relations  » (IBN).

«L'intervention du thérapeute renforce le propre combat de chacun pour obtenir un gain de légitimité en étant partial envers les autres membres de la famille » (IBN1995).

Le principe d’inclusion est la détermination du consultant à mettre en exergue l’humanité et les justifications de chaque membre de la famille même celles du plus « monstrueux ». Il a une vigilance spécifique concernant les relations impliquant les plus vulnérables. Boszormenyi-Nagy prend position pour l'intérêt de l’enfant. Il «protège ses droits  en respectant le droit des parents» et souligne « le fait que les parents acceptent que l’enfant participe aux séances est déjà quelque chose qu'ils donnent à l’enfant ». Ce dernier voit-il le consultant comme quelqu'un qui prend son intérêt en considération? Le perçoit-il comme un agent à la solde des parents ou celui qui tente de les aider ?

« La partialité invite à explorer les relations de façon multilatérale. Le dialogue  permet de définir les options propres de chacun (auto-démarcation), tout en répondant à celles du partenaire (auto-validation). Le consultant ne peut pas reconnaître le mérite d’un membre de la famille au comportement maltraitant, il  lui est possible de le créditer en se référant à une enfance au cours de laquelle il aurait été aussi victime » (IBN). 

En 1985, Boszormenyi-Nagy formule: «La partialité envers deux protagonistes, fait surgir la question  de l’équité et d'une juste compensation. Ce sont des éléments plus essentiels que les affects et les  mouvements transfert contre-transfert. (IBN)

En 1991 il s'agit davantage de : « repérer les espaces où chacun aurait pu donner au sein de  la famille » ou «chacun a la possibilité d'obtenir une validation de soi... j'utilise ma propre personne pour souligner les ressources ou un partenaire peut gagner de la légitimité. Je renforce la lutte de chacun pour obtenir de la légitimité et pour être partial envers un autre. La partialité multidirectionnelle revient à  secouer une corbeille pour trouver un morceau d'or.» (IBN 1995).

Une partialité unilatérale offerte à un membre de la famille serait un engagement émotionnel spécifique du consultant, un contre-transfert périlleux pour l'équilibre de la famille, Il pourrait faire croire que le consultant est en capacité de « réparer » les dommages du passé (parentification du consultant ).

 

 

Patrimoine, (legacy)

 

« En 1976, le terme de patrimoine été introduit pour désigner la configuration spécifique des expectatives d'une famille, configuration trouvant source dans les racines des lignées de la famille et ayant un retentissement profond sur la descendance ». 

« Les expectatives du patrimoine appartiennent au domaine des impératifs comptables. Comment une génération  transmet-t-elle à la génération suivante ? Le concept de patrimoine contient une validation de soi-même face a l’avenir » (IBN 1985)

« L'investissement personnel d’un individu dans la confiance et l'équité des relations, le contraint à l'observance du patrimoine », (IBN l'orientation contextuelle 1981).

"On ne se sent véritablement héritier que d'une dette" (E De Luca), accepter cet héritage assure une validation de soi, un peu comme si une reconnaissance de la personne était prévue, anticipée  par ses ancêtres. « La suite des générations sont en dialogue les unes avec  les autres  même si ce dialogue ne peut jamais être parlé » (IBN), chaque sujet reçoit un legs avant même sa venue au monde, un héritage au moment de sa naissance, comme un « titre de séjour dans la vie » ou un mandat existentiel. Ils vont l’autoriser à explorer l'historique des obligations actuelles et futures sur plusieurs générations pour créer du nouveau à partir de ces expectatives qui lui ont donné vie. 

Le patrimoine détermine la nature de la monnaie pour le remboursement des legs transgénérationnels: quelle sera sa nature? sera-t-elle monnayée en terme de succès dans tel ou tel domaine, d’échecs, d’abandons ou de destruction?.

Comment une première génération transmet-elle à une seconde en vue d’une génération future? Qu'est-ce que donner et recevoir entre générations qui ne sont pas co-présentes. « On donne au passé en offrant le positif du passé à l'enfant. Les morts ne peuvent pas prendre, donner à une personne décédée est l'unique façon de recevoir, Le thérapie contextuelle travaille les possibilités de recevoir à travers le fait de donner.... elle est basée sur la possibilité d'agir» (IBN 1994).

Les attentes du mandat patrimonial transgénérationnel sont à prendre en considération par les générations présentes pour celles du futurs. 

Les liens générationnels entre l‘avant soi et l’après soi se déploient sous le régime de l’éthique des comptes relationnels, même si la réception et le retour sont  espacés d'une génération, on rend à ceux qui n'ont pas encore donné, (réciprocité paradoxale). Pour un sujet le travail autour du patrimoine consiste à faire face et à s'approprier l’héritage en vue de « son adoption transgénérationnelle », à le trier pour prendre le meilleur et le positif pour la génération suivante  afin de la délivrer des traditions qui nuisent à la qualité de la survie. «La postérité a droit de recevoir quelque chose » ( IBN 1991). La question du patrimoine évoluera et s’ouvrira sur la question de la tension entre le montant des « redevances » héritées des générations et les obligations envers la postérité. 

« Je respecte la délégation faite par mon père au sujet de la religion mais si je réfléchis à mon enfant, je ne  souhaite pas lui emplir la tête avec de telles traditions (…) je veut qu'il soit  libre.  D'un coté ce parent viole la délégation antérieure pour le futur mais d'un autre, il reste lui loyal à la tradition  paternelle » (IBN). « Chacun donne au passé en donnant le positif  de ce passé à l’enfant, en donnant à la  jeune generation chacun réexamine ce qu'il y a de valable dans le passé » (IBN).

 

Un enfant peut reprendre le « flambeau » des ascendants en (re)fondant sa famille par le patrimoine dont le parent s'était débarrassé. 

À chaque génération, d’âge en âge, les enjeux sont recomposés et métissés selon les deux lignées. Il y a bien sûr un  écart entre ce qui est transmis par le sujet dans une réflexion sur le patrimoine et ce qui l’est à son insu à travers lui. Il y a là un axe de la thérapie contextuelle, saisir des opportunités de dialogue pour aider une famille à ne pas perpétuer l’injustice des générations précédentes.

 

Penser

Penser et estimer naissent de l’évaluation de l’échange infra-juridique entre proches de la famille. La méditation autour de l’estimation des comptes inaugure les délibérations d’une sorte de « parlement intérieur » dit Boszormenyi-Nagy. 

S’appuyer sur l’élaboration intérieure reste insuffisant, la pensée individuelle est fondamentalement défaillante pour nous situer éthiquement; il faut déchiffrer les comptes avec le proche. Chaque sujet se calcule de manière dialogique en rapport avec un autre, il ne s'invente pas dans son for intérieur.

Penser sa vie revient à s'approprier les comptes entremêlés avec ceux de notre  entourage sans les contaminer par un bilanisme qui voudrait tout faire équivaloir.     

À partir de quand un enfant est-il en possibilité de faire le travail de mise en représentation de la dette et de comprendre la mesure ?  Un décalage entre l'expérience de l’échange et la possibilité de la saisir et d’en parler est inhérent à la vie de relation.

Tout un pan de la vie en lien consiste à penser donner, à être en pensée de donner et à donner même sans y penser.

 

Postérité

La postérité désigne les générations à venir au sein de la famille, « la postérité apparaît pour chacun comme plus importante que les autres personnes » dit Boszormenyi-Nagy. Dés le plus jeune âge les enfants évoquent des soucis pour leurs futurs enfants :  « quand je serai grand je ne ferai pas ça à mes enfants ». La « prise en compte » de la postérité est primordiale. La jeune génération, la plus vulnérable dans son existence bénéficie d’une priorité dans le projet thérapeutique. La génération adulte a la responsabilité de sélectionner le patrimoine pour épargner les descendants des injustices du passé. Par le travail de tri, une génération s’acquitte de ce qu’elle a reçu des différentes branches de sa généalogie. Pour chacun au sein de la génération«se préoccuper de la postérité amène un gain par le retour indirect» (IBN 1993)

 

Prendre

À quel moment l'enfant est un vivant humain quitte de tout ? Y a-t-il une « ignorance primaire de la dette » qui autorise à  prendre sans condition, ni redevance à un trésor inépuisable? Jusqu'à quel point est-il possible de prendre, de vivre à crédit sur le compte des parents sans aucune teinte de culpabilité avec une « absence heureuse de dette »? La prise heureuse, si elle existe, pousse-t-elle à donner et a rendre un autre apte à la recevoir?

«Prendre n'est pas un synonyme de recevoir, le prendre est à initiative de celui qui prend, recevoir n’est possible que si un autre donne »  (IBN 1995 ). 

Le toxicomane illustre un autre des visages du prendre: le « prendre en parentifiant autour de lui » (IBN 1995 ).

Prendre peut se considérer selon les formules: « donner ses moutons au loup », «on m'a volé un cadeau». Le sujet ne formule pas le prendre d’un autre comme un dommage subi mais comme un don anticipé qui permettra un retour possible (politique du saint).

Prendre, arracher ce qui est donné pour ne pas le recevoir de bon cœur. « Il ne suffit pas de prendre, il faut savoir recevoir; Prendre n'a jamais suffi à la jouissance, il faut pouvoir recevoir, donner, détruire si possible tout ensemble » (J Baudrillard).

Pour un sujet lésé, le don n’est qu’un dû, versé au titre d’un dédommagement insuffisant. Substituer le prendre au recevoir indique un appui massif sur la légitimité destructrice, la prise ne permet aucun gain de légitimité constructive au spolié. Par contre, oser donner ou recevoir nécessitent de s’arracher à l’exercice du droit destructeur pour faire l’expérience du gain de légitimité constructive. Mais le sujet maltraité sera  toujours en risque de s'appuyer sur sa légitimité destructrice par un excès de dons ou une demande de reconnaissance exorbitante de ses contributions: « il y a du prendre dans le trop donné »(IBN).

Le rapport pacifié à soi-même permet de « prendre de la vie », de réaliser son potentiel, de s’emparer des cartes positives du destin. Il n’est pas aisé pour un sujet de se saisir des opportunités de la vie que ses propres parents n’ont pas su accueillir, difficile pour ce sujet de « prendre de bon coeur sans se faire prendre » à être plus vaillant que ses parents.

« Prends fais-moi sentir que tu prends »; l’enfant qui s’empare, sait-il ce que sa mère ignore : ce qu’elle se donne à elle-même lorsqu’elle donne? Au-delà d'un consentement initial, cette conjonction du prendre et du donner fait sens : «dans la relation sexuelle, chacun prend de manière unilatérale à différents moments, il y a un équilibre» (IBN 1994).

« Prendre sur soi » autorise une démarcation de soi en refusant de recevoir sans condition en n’acceptant plus le risque d’être dépossédé de tout donner,.